Entretien avec l’écrivaine Maïssa Bey pour la revue Binatna [ar]

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1/ Maissa Bey, vous faites partie des grands écrivains de langue française en Algérie, et vous vous êtes révélée au public dans les années 90. Pouvez-vous nous dire en quelques mots d’où vient votre vocation littéraire ? Les événements tragiques de la décennie noire ont-ils joué un rôle dans la maturation de votre vocation ?

Cette interrogation me renvoie plus à mon expérience de lectrice qu’à mon expérience d’écrivain. Parce que je le dis sans ambages, je n’ai jamais eu ce qu’on pourrait appeler « une vocation littéraire ». Et mieux encore, mon éducation, les normes familiales dans lesquelles j’ai baigné pendant très longtemps m’ont programmée et orientée vers le silence qui sied si bien aux femmes. Et pourtant… C’est par les mots que j’ai appris à déchiffrer le monde. Ce sont les mots qui ont formé écran entre ma perception de la réalité et la réalité elle-même. Ce que je sais des hommes, de l’univers, de moi-même, je l’ai appris dans les livres et donc par l’intermédiaire du langage écrit. Dans mon enfance, il était nécessaire pour moi de nommer les choses pour pouvoir en prendre possession, je pourrais même dire pour m’assurer de leur réalité. Tout se passait comme si les objets, les êtres, les évènements ne pouvaient avoir d’existence propre en dehors de leur désignation. Et puis il y a eu l’éblouissement de la poésie, qui pouvait donner à voir le monde autrement, en révéler les "correspondances" secrètes. De là à vouloir à mon tour transformer les apparences en leur donnant une réalité que je suis seule à pouvoir maîtriser et à prendre la liberté de corriger les imperfections de la réalité ou d’en combler les manques par des fragments de fiction, il n’y avait qu’un pas à franchir… qui a été franchi dans les années noires, lorsque nous avons sombré dans la tragédie. Pour moi, tout s’est passé comme si tout à coup, garder le silence équivalait à se rendre complice de ce que nous devions subir. Et les mots ont été – et sont toujours – salvateurs, en ce sens qu’ils m’ont aidée à mettre de l’ordre dans le chaos que nous vivions au quotidien.


2/ Hizya, le personnage de votre dernier roman éponyme, est une jeune femme qui rêve de « se fabriquer un destin sur mesure dans un monde étriqué et sombre ». Après « Puisque mon cœur est mort », vous explorez une nouvelle facette de la place de la femme dans la société algérienne en particulier, et dans la société arabe en général. L’écriture est-elle pour vous un moyen poétique de « passer des messages » plus politiques ? Réfutez-vous le terme « d’écrivaine féministe » ?

Ou comment un acte intime, écrire, passe t-il, surtout quand il s’agit d’une femme, au rang d’acte politique ? C’est un auteur marocain, donc maghrébin, un homme, Tahar Ben Djelloun, qui écrit dans "Harrouda" :" Il fallait dire la parole dans (à ) une société qui ne veut pas l’entendre, nie son existence quand c’est une femme qui ose la prendre…la parole est déjà une prise de position dans une société qui la refuse à la femme (…) la prise de la parole, l’initiative du discours, même si elle est provoquée est un manifeste politique, une réelle contestation de l’immuable."
C’est peut-être ainsi que l’on peut situer l’acte d’écriture, comme le désir d’entrer, par le verbe, "dans le cercle des parlants" d’où sont par tradition exclues les femmes. Et quel que soit le registre dans lequel on se place, fiction ou analyse du réel, on peut considérer que pour beaucoup, cette intrusion porte les marques de la subversion et place d’emblée son auteur dans le domaine de la contestation des normes assignées, codifiées, reconnues, et donc de la transgression.
Mon entrée en écriture s’est faite en grande partie, j’en suis consciente à présent, par la volonté que j’avais d’explorer et de donner à voir autrement le monde du féminin. Explorer d’abord, car l’écriture permet de découvrir ou de lever le voile sur un univers trop souvent défiguré par des représentations. L’image de la femme arabe soumise et souvent victime consentante, exploitée pour les besoins d’un lectorat en quête d’exotisme, conforte ces représentations, et même si elle correspond parfois à une triste réalité, doit être dépassée. La réalité d’aujourd’hui est tout autre, même s’il est vrai que des lois inscrites dans un code de la famille rétrograde encore en vigueur voudraient maintenir les citoyennes de ce pays en état de minorité à vie. Quant au terme féministe, je ne me reconnais pas dans cette classification et je ne veux pas non plus de cette catégorisation. En vérité, je n’aime pas les étiquettes qui font beaucoup de tort et ont été très dommageables pour l’humanité. Certains vont jusqu’à dire que je serais porte-parole des femmes ! De quel droit ? J’ai une vie, une voix qui est portée par d’autres vies, d’autres voix et c’est cela l’essentiel pour moi.


3/ Pendant des décennies, le recours à la langue française fut controversé. Kateb Yacine la décrivait comme un « butin de guerre ». Comment, aujourd’hui, vivez-vous cette problématique ? Pensez-vous qu’elle soit encore à l’ordre du jour ?

Venus Khoury Ghata, romancière et poétesse libanaise parlant de ses deux langues, arabe et française, a écrit : « ce sont deux langues qui m’habitent et que j’habite ». Oui, ces deux langues me constituent et déterminent mon rapport au monde. Si je devais définir mes relations avec le français, j’emprunterais également l’expression au poète algérien Djamel Eddine Bencheikh, traducteur des « Mille et une nuits », qui définissait son rapport à la langue française comme « une mutuelle complicité ».
Je dis souvent que pour moi le français est une langue naturelle, dans tous les sens du mot. Simplement parce qu’elle me vient spontanément, sans effort, sans nul travail conscient ou inconscient de traduction, de transcription, parce qu’elle appartient à la nature des choses qui, strates après strates, se sont déposées en moi, font de moi ce que je suis, et qu’elle est en moi et en bien d’autres, la trace irréfragable et totalement vécue comme telle, d’une histoire individuelle mais aussi, ai-je besoin de le rappeler, d’une histoire collective. Et lorsque je pense à la nouvelle génération d’écrivains francophones qui se sont appropriés aujourd’hui la langue française sans complexe et sans se poser toutes ces questions, j’ai bien l’impression que cette problématique est révolue.

publié le 06/07/2017

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