Remise de décorations à Marie-Thérèse Brau et à Wassyla Tamzali


Intervention de M. Bernard EMIÉ
Ambassadeur,
Haut Représentant de la République Française en Algérie
à l’occasion de la Cérémonie de remise

des insignes d’officier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur
à Mme Marie Thérèse Brau

et des insignes d’Officier
dans l’Ordre des Arts et des Lettres
à Mme Wassyla TAMZALI


Alger, mardi 23 mai 2017, 18 h 30

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Chers amis,

Ce soir, j’ai le privilège pour la dernière cérémonie de décoration que j’organise à la résidence de France au terme de mon mandat de 3 années en Algérie, de décorer deux très grandes personnalités de ce pays ; des personnalités très différentes et qui ont quelques caractéristiques en commun que je vais développer et pour l’une, et pour l’autre, mais je dirai que sont deux grandes dames. Ce sont deux très grandes personnalités que j’ai eu plaisir à rencontrer et à fréquenter ici avec Isabelle, mon épouse, au cours de notre séjour à Alger. Ce sont deux personnes, qui dans des styles totalement différents et des secteurs d’activités qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, mais qui ont toutes les deux une qualité absolument extraordinaire, qui est la générosité et l’ouverture d’esprit. Et donc, chère Marie-Thérèse, chère Wassyla, peut-être que vous ne vous connaissiez pas, vous serez décorée Marie-Thérèse des insignes d’Officier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur, vous serez décorée Wassyla des insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et Lettres, réservé aux personnalités du champ de la culture.

Et en vous toutes les deux, je vois beaucoup de qualités convergentes et d’ailleurs j’ai noté que vous aviez plusieurs amis en commun, qui sont là ce soir ; ce qui prouve qu’il y a beaucoup de passerelles entre vous.

Alors, je vais commencer cette cérémonie, par décorer Marie-Thérèse Bau.

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Chère Marie-Thérèse Brau,

C’est un grand honneur pour moi de vous recevoir, ce soir, à la Résidence des Oliviers, avec mon épouse Isabelle, entourée de vos amis d’Algérie et de France aussi, afin de rendre hommage à votre parcours d’une profonde humanité et votre dévouement exemplaire auprès d’enfants et d’adultes en situation de handicap mental. Et ceci, à peine dix ans après que mon prédécesseur et ami, l’ambassadeur Bernard Bajolet, vous ait remis dans ces mêmes salons dans l’ordre national de la Légion d’Honneur pour lequel vous aviez été proposée par notre ami commun l’Ambassadeur Hubert Colin de Verdière. C’est dire combien vos mérites n’ont cessé de croître avec les années car vous n’avez jamais arrêté de vous dévouer. Inlassablement.

Vous êtes native d’Alger, d’Hussein-Dey plus précisément, dans une maison où vos parents s’étaient installés en 1932 quelques années avant votre naissance. A part trois années que vous avez passées au Liban de 1957 à 1960, ce Liban si cher à mon cœur aussi, vous n’avez plus jamais quitté l’Algérie, ni même ce quartier. Vous y êtes restée, même aux heures les plus sombres du terrorisme, quand votre action et votre foi faisaient de vous une cible mais aussi vous apportaient la protection de cette population confondue par l’amour que vous lui portiez. Vous en êtes devenue une figure incontournable, inoubliable. Peut-être même – osons-le mot - une légende, et des plus vivantes ! Trois générations au moins d’Algériens dans ces quartiers populaires vous connaissent, vous respectent, vous aiment et vous admirent, vous qui avez dédié votre vie au service des plus pauvres, des plus faibles et de ceux aussi qui sont différents.

C’est par votre mère, qui soignait les enfants de Oued Ouchayah, le bidonville voisin, que vous découvrez les conditions de vie et la très grande pauvreté des familles algériennes. C’est ainsi que naissent vos deux vocations. Celle de l’enseignement d’abord, qui vous conduit, dès vos 18 ans, à choisir cette carrière puis, cinq ans après, à 23 ans seulement, à partir pour Beyrouth où vous devenez directrice des jardins d’enfants de l’Ecole de l’Immaculée Conception de Achrafieh, quartier chrétien au cœur de Beyrouth. Celle du service des plus démunis ensuite. Se mettre au service des autres est votre vocation, car votre engagement est viscéral, inconditionnel depuis toutes ces années. Il repose sur votre foi, vous qui êtes une laïque chrétienne. Vous ne vous en êtes jamais cachée et avez agi toujours sans peur. Seulement, au début, quand vous alphabétisiez les petites filles, vous disiez à leurs pères qu’elles faisaient de la couture. En réalité, elles passaient le certificat d’études, une prouesse à cette époque, dans ces quartiers.

Votre action prend son ampleur avec les chrétiens progressistes, en 1960, lorsque vous rejoignez l’association Entraide populaire familiale, créée par des Français favorables à l’indépendance de l’Algérie, dans le sillage du Secours populaire et du Secours catholique.

C’est à partir de 1970 que vous entreprenez le grand travail qui va guider votre vie, en créant le premier centre pour enfants handicapés mentaux. Vous y consacrez toute votre énergie, au service des autres. En 1973, vous créez l’Association d’Entraide Populaire Familiale en Faveur des Handicapés Mentaux et vous êtes rejointe en 1979 par Elisabeth Delaborde qui vous apporte une aide précieuse et s’engage à vos côtés. Je voudrais ici la saluer et lui rendre un hommage particulier et très chaleureux.

Ces centres pour enfants handicapés mentaux sont bien plus qu’un service offert aux familles en difficulté. Au-delà de la prise en charge et des activités quotidiennes, ce qu’ils offrent aux enfants, c’est la reconnaissance de leur dignité d’être humain, une place parmi les autres, comme les autres. Vous avez œuvré pour faire changer en Algérie le regard sur les personnes handicapées. Grâce à vous, une révolution des mentalités s’est opérée, mettant fin à la culpabilité et au profond désarroi des parents devant leurs enfants différents. Aujourd’hui, les familles ne se cachent plus, on discerne la fierté à voir leurs progrès et succès dans leurs réalisations, comme au Centre d’Aide par le Travail d’Hussein Dey.

Ce Centre, dernier né de votre activité effrénée, est la suite logique de votre engagement auprès des enfants. Une fois adultes, vous ne pouviez les abandonner. Vous vous êtes donc lancée dans un nouveau projet : la création d’un centre d’aide par le travail, ainsi qu’un foyer de vie où ils apprendront à être autonomes. Le centre ouvre en 2009 et prend en charge des jeunes qui ont atteint les 20 ans après être passés par des centres spécialisés. Ils travaillent dans plusieurs ateliers : blanchisserie, artisanat, broderie, tissage, mosaïque, menuiserie, imprimerie et décoration. Il ne s’agit pas uniquement d’activités de loisirs mais les productions sont de très grande qualité, vendues en quelques heures à chaque opération portes ouvertes. J’en ai fait l’expérience ce premier mai 2015 en me rendant à ces impressionnantes portes ouvertes du CAT d’Hussein Dey en compagnie de sa directrice, Mme Sida Koriche et en découvrant la fierté et le bonheur de ces jeunes mais aussi la qualité des produits d’artisanat qu’ils fabriquent !

Aujourd’hui, l’Association prend en charge quelque 400 jeunes dans ses cinq centres qui se trouvent à Hussein-Dey, Maqaria et El Harrach. Ces cinq centres montrent la continuité de votre engagement auprès des familles. Depuis l’enfance, avec deux centres pour les plus jeunes. Un autre pour les adolescents, et enfin le centre d’aide au travail pour les jeunes adultes ainsi qu’un centre de formation professionnelle adapté.
Si vous êtes profondément attachée à votre quartier, vous avez su aussi vous en affranchir et vous avez contribué à la naissance de structures pour les handicapés dans plus d’une trentaine de wilayas du pays.

Ce combat au long cours est un exemple de la contribution essentielle que peuvent apporter des chrétiens étrangers dans ce pays, en lançant des initiatives pilotes dans des secteurs souvent un peu délaissés par l’action publique, ou difficiles à complètement gérer par elle ! Et l’Eglise d’Algérie a été un soutien majeur de votre action, le cardinal Duval en particulier puis Monseigneur Henri Teissier qui ont toujours été à vos côtés. Je me dois aussi de citer le Père Gonzales, ancien responsable de la Caritas ainsi que Jean Dussud qui vous accompagne en France dans vos projets, et enfin Jean Toussaint, longtemps curé d’Hussein-Dey et qui m’a fait découvrir votre centre, où j’ai fait ma première visite en sa compagnie et celle de Monseigneur Vesco, évêque d’Oran.

D’autres initiatives chrétiennes voient le jour comme la formation d’auxiliaires de vie grâce à Caritas. Ces projets deviennent des centres de référence dont peuvent s’inspirer les structures publiques. Face à votre succès, les autorités oscillent d’ailleurs entre reconnaissance et soutien, parfois aussi peut être une pointe d’admiration teintée de jalousie devant votre capacité d’anticipation et de réussite.

La wilaya d’Alger, et je lui reconnais de grands mérites, vous a ainsi demandé de prendre en charge une formation d’éducateurs spécialisés au plan national. Le Ministère de la Solidarité nationale, de la famille et de la condition de la femme, s’intéresse beaucoup à votre action et la Ministre Mounia Meslem me l’a dit elle-même, toute l’importance qu’elle accordait à votre travail et tout le soutien qu’elle vous apportait ; mais l’allocation « handicapés » que le Ministère verse ne couvre qu’une petite partie des frais de fonctionnement. Ainsi, l’avenir des centres dépend, outre le travail de vos pensionnaires, de la générosité de donateurs (Cevital, Sofitel, Renault, et bien d’autres...) que je remercie de leur engagement et que j’invite à poursuivre leurs efforts. Cette Ambassade s’est également engagée à vos côtés en finançant notamment des stages de formation en France pour les éducateurs, et j’ai invité mes services à faire travailler votre centre. Je suis certain que nous pourrons faire encore plus ensemble à l’avenir.

Si vous vous êtes consacrée principalement à l’Algérie, c’est aussi en France que vous avez œuvré avec la même ardeur, dans le cadre de l’association « Les quatre vents » que vous avez fondée à Marseille.

Malgré les difficultés, les entraves, les périodes les plus sombres, vous n’avez jamais abandonné ni votre poste, ni votre quartier, ni votre pays d’adoption et surtout, pas ceux que vous aimez et auxquels vous avez consacré votre vie. Votre action honore la France, votre action nous honore, votre action naturellement vous honore. Sans tenir compte de votre modestie, le Président de la République François Hollande a décidé de mettre en lumière tant de dévouement et de générosité en vous promouvant, sur la proposition de cette ambassade, au grade d’Officier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur.

Vous avez un jour déclaré que vous étiez « protégée sans le savoir ». Vous, une chrétienne assumée, étiez protégée par votre grand cœur, votre générosité. Ceux qui ont croisé votre route le savent : votre cœur est sans limites.

Marie-Thérèse Brau. Au nom du Président de la République française et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Officier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur.

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Chère Wassyla Tamzali,

C’est un plaisir pour Isabelle et pour moi de vous recevoir ce soir à la Résidence des Oliviers pour procéder à la remise des insignes d’Officier dans l’Ordre des Arts et Lettres à notre chère amie Wassyla Tamzali.

La République française vous a déjà honorée en vous nommant chevalier de l’Ordre national du Mérite en 1999. Il est depuis lors clairement apparu que vous deviez aussi être distinguée, compte tenu de vos mérites additionnels depuis 18 ans, au titre des Arts et Lettres, cet ordre ministériel prestigieux fondé en 1957, je cite le texte portant création de cet ordre ministériel, destiné à « récompenser les personnes qui se sont distinguées par leurs créations dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu’elles ont apportée au rayonnement des Arts et des Lettres en France et dans le monde. »

Votre parcours personnel, chère Wassyla, est d’abord ancré dans l’histoire de l’Algérie et de ses profondes et parfois tragiques évolutions. Vous êtes née bougiote, en pleine dernière guerre mondiale, alors que l’Europe ployait sous l’avancée du nazisme. Dans votre famille, votre mère est espagnole, votre père, feu Abdelhafid Tamzali, algérien. En 1944, ce dernier est d’ailleurs un des membres fondateurs de l’équipe de football du CS Bejaia qui fusionnera en 1954 avec l’US Bejaia pour donner naissance au Mouloudia de Bejaia, le fameux MOB dont il sera le premier président.
Le rôle de votre père ne s’arrête pas là. Il joue aussi un rôle important dans l’émancipation de votre pays. En 1957 toutefois, c’est le drame, votre père est assassiné, brisant la douceur d’une enfance dont vous écrirez plus tard qu’elle ne vous a laissé que des « souvenirs de bonheur et d’odeurs d’orangers ». Ce drame est fondateur de votre quête intellectuelle puisque vous direz que : « Peu à peu, il est devenu clair pour moi que c’est sa mort, et la manière dont il est mort, qui expliquent mon entêtement à essayer de comprendre l’Algérie et ce qu’elle est. »

Malgré ce drame, puis la nationalisation des propriétés familiales, vous qui représentez la « bourgeoisie nationale » et êtes surnommée par certains, dites-vous dans votre remarquable « Une éducation algérienne », « la Comtesse rouge » ; vous vous enthousiasmez pour la construction de l’Algérie nouvelle. Jeune avocate à la Cour d’Alger, vous vous investissez dans le journalisme et la culture : c’est sous votre direction que sort, en 1970, le premier hebdomadaire maghrébin libre « Contact ». Si vous rejoignez en 1979 l’UNESCO, parce que vous souhaitez aussi prendre « du recul avec l’Algérie », ce pays qui – je vous cite – « prenait des airs que vous ne vouliez pas voir », vous ne cessez de suivre de près les évolutions de votre pays natal. Vous rejoignez le Front des forces socialistes en 1989 et y exercerez d’importantes responsabilités dans ses instances dirigeantes. Les années noires vous marquent profondément et ne font que renforcer votre détermination à combattre, inlassablement, le fondamentalisme et ceci plus particulièrement à travers la défense des droits des femmes.

En effet, tant dans votre carrière à l’UNESCO que par votre engagement associatif, vous vous affirmez comme – je vous cite de nouveau – « femme, bourgeoise, francophone, féministe et libre penseuse, sinon athée ».

Vous êtes chargée dès 1979 du programme sur les violations des droits des femmes au sein de la division des Droits de l’Homme et de la Paix, et entre autres questions, des dossiers sur l’égalité en droit des femmes et des hommes et de la violence contre les femmes. En 1992, vous êtes membre fondateur du Collectif Maghreb Egalité. Dès 1992, vous participez au mouvement des femmes balkaniques pour la paix et le respect des différentes cultures dans la région. En 1995, vous êtes chargée de rédiger le rapport de l’UNESCO sur « le viol comme arme de guerre, eu égard à la situation en Bosnie-Herzégovine », qui a été présenté à la 4ème Conférence Mondiale des Femmes à Pékin, et vous effectuez dans ce pays de nombreuses missions pour le respect de la pluralité culturelle, l’aide aux victimes et la lutte pour les reconnaissances et le respect des droits de l’homme.

En 1996, vous êtes nommée Directrice du Programme de l’UNESCO pour la Promotion de la condition des femmes de la Méditerranée. En 2001 vous enseignez à l’Institut de la femme à Valencia sur le dialogue des cultures et les droits de la personne humaine, notamment les droits des femmes. Dans cette même ville vous êtes chargée de préparer le Forum civil euro-méditerranéen, et d’animer le groupe de travail sur les droits des femmes. Un réseau euro-méditerranéen des droits des femmes est créé, que vous coordonnez. De 1996 à 2003 vous participez activement aux Forum Civils Euromed, et êtes tout particulièrement chargée des rencontres de femmes et du dialogue des cultures. Le 8 mars 2012, à l’occasion de la Journée de la femme, vous êtes à l’initiative, avec 7 autres femmes arabes, de « L’appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité ».

Cette énumération permet de mettre en valeur la constance et la richesse de votre engagement. Celui-ci vous vaut une reconnaissance internationale comme en janvier 1999, lors de la commémoration du 10ème anniversaire de la Conférence Globale organisée contre l’exploitation sexuelle mondiale à Dacca (Bangladesh), où vous recevez le « Lifetime Achievement Award » d’Aurora Javate de Dios, Présidente de « Coalition contre le Trafic des Femmes ».

C’est aussi par la rigueur de votre démarche intellectuelle, qui donne encore plus de poids au verbe et aux mots que vous utilisez, que vous êtes reconnue. Vous rappeliez récemment, dans un entretien au journal Liberté, que vous êtes « une intellectuelle », c’est-à-dire « capable de penser, même si c’est à contre-courant de l’opinion dominante de la société » et « dans la solitude ». Vous dialoguez, parce que vous respectez tout le monde, mais vos constats sont aussi sans concession car vous vous inscrivez dans le sillage de Virginia Woolf lorsque celle-ci déclarait : « cadenassez vos bibliothèques si vous le souhaitez mais vous ne pourrez apposer sur la liberté de conscience ni porte, ni cadenas, ni verrou ». C’est ainsi que, « femme en colère », vous n’hésitez pas à écrire cette puissante « lettre d’Alger aux Européens désabusés ». Votre analyse de la montée de l’islamisme est à la fois d’une parfaite lucidité et intransigeance, mais vous refusez aussi les amalgames ou les anathèmes réducteurs.

Si vous revendiquez, avec autant de force que vous la questionnez, votre algérianité, vous portez aussi toute sa dimension d’ouverture euro-méditerranéenne. Permettez-moi ici, chère Wassyla, de parler un peu plus de votre personnalité et des lieux que vous aimez, comme cette Espagne, où vous aimez vous ressourcer, mais aussi la Corse, où vous avez acquis une maison sur deux niveaux, dans la ville haute de Bonifacio, dont la particularité, me dit-on, est qu’elle est creusée en partie dans la falaise et ouvre sur une grande terrasse qui domine la mer. De ce promontoire, on distingue parfaitement la côte nord de la Sardaigne et le spectacle est saisissant, en particulier au crépuscule, et l’Algérie un peu plus loin derrière, quand peu à peu la lumière du jour s’efface et qu’apparaissent, comme des lucioles, les lumières de l’autre île auxquelles répondent en écho, à l’Est, les éclats du phare de l’entrée du port. En retrait, à l’étage, un autre balcon-terrasse prolonge une grande chambre et offre un second poste de vigie tout aussi sensationnel, idéal pour méditer ou rêver sous les étoiles… Vous y êtes, me dit-on, la spécialiste des pâtes et votre amour de la cuisine italienne vous pousse à prendre le ferry pour acheter « en face » farfalle, penne, tagliatelle ou spaghetti de blé dur… Au plus haut de votre maestria culinaire, les pâtes à la « Poutargue » sarde. Pour accompagner le tout, un bon Patrimonio blanc ou mieux encore, un clos « Ornasca » de la région d’Ajaccio. Vous me pardonnerez d’avoir trahi tant de secrets de votre personnalité, qui vous rendent d’ailleurs encore plus sympathique à nos yeux à tous ; mais, loin d’être seulement une « femme en colère », vous savez aussi être cette personnalité accueillante, rayonnante, conviviale, avide d’échanges, de partage et d’arguments. Et c’est ce qui me conduit tout naturellement à évoquer maintenant les Ateliers sauvages et, à travers eux, votre soutien exceptionnel à la création artistique. Cette création que vous accompagnez partout dans le monde et surtout en France et je me souviens de notre participation conjointe à l’inauguration de l’exposition « Made in Algeria » au MUCEM de Marseille en janvier 2016 aux côtés de nos deux ministres de la Culture.

Il serait réducteur, bien sûr, de laisser penser que vous n’êtes venue à l’art que tardivement : dès 1975, vous publiez « En attendant Omar Guetlato », un livre sur le cinéma maghrébin qui est un plaidoyer pour la liberté d’expression, et, en 1986, un ouvrage d’art sur la parure des femmes berbères Abzim, hommage à la créativité des femmes de votre pays.
Ce qui a changé en vous toutefois depuis quelques années, c’est que vous avez quitté les rivages de la politique pour aborder ceux de l’art et que c’est dans le combat aux côtés des artistes que vous dîtes vous retrouver. C’est ce qui vous a conduit à fonder, il y a à peine deux ans, les « Ateliers sauvages », lieu exemplaire et magnifique, dont je salue d’ailleurs la remarquable architecte, Feriel Gasmi Issiakhem. Un espace porteur d’une ambition du plus bel ordre, celle d’être un lieu unique de soutien à la création artistique mais aussi d’échanges intellectuels et humains, d’aventures partagées et de regards croisés. Ce fut d’abord ce chantier de jeunes artistes, dont beaucoup ici présents : Adel Bentounsi, Fella Tamzali Tahari, Maya Bencheikh El Feggiun, Mehdi Bardi Djellil… Un chantier conclu par une inoubliable soirée de décembre 2015… Vous avez ensuite inauguré ces Ateliers sous l’égide d’une autre très grande dame, la regrettée et puissante Assia Djebar, dont vous avez organisé la projection du film « la Zerda ». Les Ateliers accueillent aussi en résidence les artistes d’autres rives, comme récemment Alexandra Roussopoulos dont j’ai admiré les œuvres ou la jeune bédéiste Paula Bulling. Sans oublier l’accueil de la première Nuit des idées, lancée par l’Institut français, cher Jean-Jacques Beucler, cher Alexis Andres, qui nous conduit à philosopher et à débattre toute une nuit à Alger, et ces débats autour de la revue NAQD à minuit largement passé.

C’est par le cinéma que je terminerai car celui-ci va nous ramener à Bejaia et à votre père et donc aux fondements de votre engagement. En effet, vous avez, l’an passé, lors des Rencontres cinématographiques de Bejaia, là aussi un lieu unique de liberté d’expression créative, décidé la création d’une bourse d’aide au développement scénaristique que vous avez baptisée du nom de votre père : « bourse Ateliers sauvages Hafid Tamzali ».

Pour l’ensemble de ces raisons et à tous ces titres, qu’il m’était impossible de citer exhaustivement, au nom de cette liberté d’expression et de l’égalité des droits que vous ne cessez de promouvoir, au nom de ces valeurs qui nous rassemblent et dessinent notre avenir commun, le gouvernement français, sur ma proposition, a décidé de vous nommer Officier des Arts et des Lettres.

Wassyla TAMZALI, au nom de la ministre de la Culture et de la communication, nous vous faisons Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

publié le 28/05/2017

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