Interview de M. Jean-Yves Le Drian au Télégramme

Tensions aux États-Unis, nouveaux équilibres géopolitiques, négociation du Brexit… Dans une interview au Télégramme, Jean-Yves Le Drian attend de l’Europe qu’elle fasse entendre une voix singulière sur la scène internationale.

Les émeutes de la communauté noire n’avaient jamais atteint une telle ampleur aux États-Unis. Peut-on accuser le Président Trump de jeter de l’huile sur le feu ?

Le mouvement de protestation qui secoue aujourd’hui l’Amérique nous rappelle que nos démocraties n’en ont jamais fini avec la poursuite de la justice et de l’égalité. Pour être à la hauteur des valeurs qui les fondent, elles doivent toujours mener ces combats. C’est leur raison d’être. La mort de George Floyd a profondément choqué les Américains, comme toutes celles et tous ceux qui, à travers le monde, considèrent que les actes racistes n’ont pas leur place dans nos sociétés. Et ce meurtre en est un. Cette émotion, nous la partageons. Car rien de ce qui touche les États-Unis ne saurait nous laisser indifférents. Quant à l’attitude du Président Trump, c’est au peuple américain d’en juger. Tout ce que je peux dire, au nom de l’amitié profonde qui nous lie à nos alliés américains, c’est que, dans un moment aussi tendu, il faut chercher à rassembler et veiller à ce que la liberté d’expression et la liberté de manifester puissent s’exercer, en l’absence de toute forme de brutalité. Tout acte violent commis à l’encontre de manifestants pacifiques ou de journalistes est inacceptable, aux États-Unis ou ailleurs.

« Tout acte violent commis à l’encontre de manifestants pacifiques ou de journalistes est inacceptable, aux états-Unis ou ailleurs ».

La Chine semble assumer une diplomatie plus agressive que par le passé. Craignez-vous une nouvelle guerre froide avec les États-Unis et plus généralement l’Occident ?

Le monde dans lequel nous vivons n’est pas un monde polarisé entre deux grands blocs, comme à la fin des années 1940. On l’a bien vu au cours des dernières semaines : les Européens sont là, qui indiquent un autre chemin possible : le chemin du dialogue et de la coopération internationales, au service de nos biens communs et de tout ce qui compte vraiment pour nous tous. Je pense à notre santé. Je pense à notre planète. Je pense à notre sécurité collective. Pour autant, nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase aiguë de la compétition internationale, que la crise du Covid-19 ne fait qu’amplifier. Pour défendre nos intérêts, nous devons donc faire preuve de lucidité et de discernement. Il y a nos alliés, avec qui nous partageons des principes et des valeurs, une histoire et des combats. Et il y a nos partenaires, avec lesquels nous cherchons à coopérer sans a priori mais aussi sans naïveté, en n’hésitant pas à poser des limites et à monter d’un ton quand il le faut. Nous ne saurions tourner le dos à l’Amérique, pas plus que nous ne saurions nous attaquer à un sujet comme le dérèglement climatique, par exemple, sans tendre la main à la Chine. Si l’Europe veut être une force au service d’une mondialisation à visage humain, elle doit inventer une troisième voie, faite de fermeté dans la défense de nos intérêts et de nos principes fondamentaux, et d’ouverture à un réel dialogue multilatéral. Une troisième voie qui ne soit ni la guerre froide ni la complaisance naïve. Et nous y travaillons tous les jours avec nos partenaires.

Sommes-nous condamnés à observer, impuissants, la démocratie enclavée à Hong Kong ?

Nous ne resterons pas spectateurs ! Aux côtés de nos partenaires européens, nous venons de rappeler notre attachement au principe « un pays, deux systèmes » et donc à un haut niveau d’autonomie pour Hong Kong, ainsi qu’à sa Loi fondamentale, qui garantit le respect des libertés fondamentales, des droits et libertés et l’indépendance de la justice.

La Russie, elle, use de ses forces armées ou agit par milices interposées pour retrouver une partie de l’influence perdue de son ex-empire, comme on peut l’observer en Ukraine, en Syrie ou en Libye. Mais l’Europe peut-elle sans détourner sans chercher à la comprendre ?

Ce n’est pas ce que nous faisons ! Nous condamnons très clairement les ingérences russes dans les crises que vous évoquez, et cela ne nous empêche pas de parler à la Russie. Ces dernières années, nous avons vécu dans un climat de défiance parfaitement stérile, alimenté par des décisions et des actions russes parfaitement connues et allant contre la sécurité de l’Europe. Mais notre intérêt n’est pas que la Russie s’éloigne encore davantage de nous. Sans transiger en rien sur nos valeurs et nos principes, et dans une totale solidarité - ancrée dans les faits - avec nos partenaires et alliés, nous essayons de l’ancrer à l’Europe et de l’amener à jouer véritablement le jeu du multilatéralisme.

« Aujourd’hui, chacun comprend un peu mieux ce qu’est un défi global. C’est le cas avec la crise du covid, qui montre bien que la santé des uns ne va pas sans celle des autres. La réponse ne peut être que collective ».

Vous avez déclaré que le « monde d’après » risquait d’être pire que le « monde d’avant ». Comment inventer ce nouveau multilatéralisme que vous appelez de vos vœux, dès lors que les nouveaux empires semblent plus à l’affût d’affrontements bilatéraux ?

Grâce à cette évidence : tout ce qui nous divise revient à nous fragiliser collectivement. Dans le « monde d’avant », certains n’en percevaient peut-être pas la portée. Aujourd’hui, chacun comprend un peu mieux ce qu’est un défi global. C’est le cas avec la crise du covid, qui montre bien que la santé des uns ne va pas sans celle des autres. La réponse ne peut être que collective. Cela ne signifie pas que la bataille du nouveau multilatéralisme est gagnée. Nous ne sommes pas béats, nous sommes déterminés. Nous aurons beaucoup d’obstacles à surmonter, car les stratégies de puissance et la logique du rapport de forces sont désormais profondément ancrées dans la vie internationale. Mais je crois qu’il y a aujourd’hui, comme on dit, une fenêtre d’opportunité. Et la France, avec ses partenaires européens, entend faire de son mieux pour en profiter.

Êtes-vous inquiet des conséquences du Brexit pour la Bretagne ?

Il y a un sujet majeur : c’est l’accès de nos pêcheurs aux eaux britanniques, dans les conditions les plus proches des conditions existantes. C’est d’autant plus important que la filière a été durement touchée par la crise sanitaire. Et je peux vous assurer que je veille à ce que Londres leur garantisse la prévisibilité, la pérennité des normes techniques et les accès dont ils ont besoin. La pêche n’est pas un secteur comme un autre et ne doit pas être la variable d’ajustement de la négociation ! Au contraire, il faut qu’elle soit un élément clé et structurel de l’accord global que nous souhaitons pour les relations futures entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Force est de constater que les négociations n’ont pas avancé jusqu’ici. Je le regrette et le temps presse, mais je ne me résigne pas !

« Derrière les salariés de Caudan, il y a une histoire, des combats et des collectivités qui ont beaucoup investi dans ce site, dont la région Bretagne. Je crois en l’avenir de cette entreprise et suis très mobilisé sur ce projet ».

Vous avez été contredit par le président de Renault après avoir mis votre démission dans la balance si la Fonderie de Bretagne devait être fermée. Mais peut-on empêcher Renault, confronté à la concurrence internationale, de fermer des sites ?

La crise que nous sommes en train de vivre a porté un coup terrible au secteur automobile français, déjà en difficulté depuis plusieurs mois. Il est évident que nos industriels doivent continuellement s’adapter aux défis économiques et environnementaux auxquels ils sont confrontés. C’est justement parce que nous avons confiance dans la capacité du secteur à se réinventer que nous avons construit un plan global de défense de cette industrie. Un plan qui mobilise tout de même plus de 8 milliards d’euros ! Ce plan repose sur une conviction : la transition verte de notre industrie automobile, notre souveraineté économique, la réussite de nos entreprises et le maintien des emplois dans nos territoires sont désormais indissociables. C’est aussi dans cette logique que nous soutenons Renault. S’agissant de la Fonderie de Bretagne, Renault a annoncé une revue stratégique de la filière Fonte dans un dialogue avec l’ensemble des parties prenantes pour permettre à cette entreprise de rebondir. C’est un processus que je suis très attentivement. Car derrière les salariés de Caudan, il y a une histoire, des combats et des collectivités qui ont beaucoup investi dans ce site, dont la région Bretagne. Je crois en l’avenir de cette entreprise et suis très mobilisé sur ce projet.

En Libye, du fait de l’appui apporté par la Turquie au GEN (ndlr : Gouvernement d’entente nationale, dirigé par le Premier ministre Fayez al-Sarraj), le Maréchal Haftar semble être dans une impasse. Était-il judicieux de le soutenir, comme vous l’avez fait ?

À 200 kilomètres des côtes italiennes et donc aux portes de l’Europe, le conflit libyen est en voie de syrianisation, avec des miliciens à la solde de puissances étrangères, comme la Russie et la Turquie. C’est extrêmement grave. C’est pourquoi, après toutes ces semaines de confinement, mon premier déplacement m’a conduit à Rome : non seulement pour marquer notre solidarité à l’égard de nos voisins italiens, très durement frappés par la pandémie, mais aussi pour évoquer ce dossier crucial avec mon homologue Luigi di Maio. Pour la France, il n’est pas question de choisir un camp ou un autre. Notre ligne, c’est de travailler avec nos partenaires européens à convaincre les parties libyennes de revenir à l’accord de cessez-le-feu conclu sous l’égide des Nations unies, à Genève, en février dernier, et de renoncer aux initiatives unilatérales. Les ingérences ne mèneront nulle part. La voie de la confrontation militaire ne mènera nulle part. En janvier, nous nous sommes tous réunis à Berlin pour fixer un cap : le respect de l’embargo sur les armes, la fin des ingérences étrangères et l’organisation d’un dialogue inter-libyen large, inclusif et soutenu par la communauté internationale. Il faut maintenant suivre ce cap. C’est le message de la France et des Européens.

publié le 16/06/2020

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