Interview de l’Ambassadeur de France par Echourouk News [ar]

JT 19h - Echourouk News
L’invité du 19h
Entretien avec Xavier Driencourt, Ambassadeur de France en Algérie

Khaled Drareni - Nous recevons ce soir, Xavier Driencourt, Ambassadeur de France à Alger. Bonsoir Monsieur l’Ambassadeur.

Ambassadeur : Bonsoir

Khaled Drareni : On commence par l’actualité, les moines de Tibhérine assassinés à Médéa en 1993, ont été reconnus Martyrs par le Vatican. Que vous inspire cette décision prise par le Vatican ?

Ambassadeur : C’est une nouvelle importante, à la fois pour l’Eglise d’Algérie, pour l’Eglise universelle, et puis pour le monde chrétien. Parce que l’on a beaucoup parlé des Moines de Tibhérine. Il y a eu non pas seulement les moines de Tibhérine qui ont été béatifiés, mais 19 Martyrs. C’est-à-dire les moines, Mgr Claverie, et, je ne sais pas si vous avez lu la très intéressante déclaration des Evêques d’Algérie aujourd’hui, dans laquelle ils ont eu une pensée particulière pour les Martyrs musulmans dans la décennie noire. C’est donc un événement important pour un chrétien, pour l’Eglise d’Algérie et pour l’Eglise de Rome.

Khaled Drareni : Autre information d’actualité : l’affaire des crânes de ces martyrs algériens qui avait été un peu une pierre d’achoppement dans les relations algéro-françaises. Finalement, les crânes ont été identifiés, ils vont être restitués à l’Algérie. Comment cela s’est passé et comment cela va se dérouler à long terme ?

Ambassadeur : Le Président de la République avait annoncé à la fois publiquement et aux autorités algériennes, qu’il avait pris la décision de restituer les crânes en question. Ils ont été identifiés. Il va désormais y avoir un projet de loi qui va être voté au Parlement pour déclassifier ces crânes et ils seront restitués à l’Algérie. Comme vous le voyez, c’est une décision qui a été prise et qui a été mise en œuvre.

Khaled Drareni : Le Président Emanuel Macron a effectué une visite de travail et d’amitié en Algérie, le 6 décembre. C’était la deuxième au Maghreb depuis qu’il a été élu. Il y a aussi le CIHN, coprésidé par les deux Premiers ministres. Quels sont les résultats de ces visites ? Est-ce que la relation algéro-française est en train de prendre une nouvelle voie, monsieur l’Ambassadeur ?

Ambassadeur : Je crois que vous avez employé le bon terme et vous avez raison. Il y a eu successivement, la visite d’amitié et de travail du Président Macron, le CIHN le lendemain à Paris entre les deux Premiers ministres. Et le Président Macron est venu ici avec un discours et des propositions extrêmement cohérentes, puisqu’il a parlé de la jeunesse, des besoins en matière de formation, de la nécessité d’ouvrir des petits centres culturels dans certaines villes d’Algérie, d’ouvrir une école du numérique sur le modèle de l’école 42, de créer une fonds d’investissement franco-algérien, d’examiner la possibilité de délivrer un nouveau type de visa pour les stagiaires : tout un ensemble de propositions et j’ai le sentiment que nous sommes passés en quelque sorte, d’une diplomatie de discours à une diplomatie de projets. Le Président a voulu donné de la chair, du muscle à beaucoup de formules que l’on utilisait et nous allons donc avancer vers la mise en œuvre de projets concrets.

Khaled Drareni : Où en est-on arrivé aujourd’hui dans la coopération économique entre les deux pays ? Est-ce qu’il y a une accélération ou une stagnation aujourd’hui, monsieur l’Ambassadeur ?

Ambassadeur : La coopération économique, elle se développe, même si on pourrait espérer qu’elle se porte encore mieux. Il y a des projets d’investissements. Il y a eu ainsi la signature d’un certain nombre de contrats lors du CIHN à Paris, lors du Comefa qui s’était déroulé en novembre à Alger. Je crois qu’il y a une opportunité formidable avec l’élection du Président Macron. Il faut que tous ensemble, Français et Algériens, nous saisissions cette opportunité, parce que ce moment est important. La semaine prochaine, une délégation du MEDEF conduite par son Président Pierre Gattaz, se rendra à Alger, pour explorer encore les possibilités de coopération. Celle-ci est sur la bonne voie, c’est difficile, il faut qu’il y ait des signaux positifs de part et d’autre.

Khaled Drareni : Et qui dit coopération aujourd’hui, ce n’est plus la coopération classique, comme cela était le cas entre la France et l’Algérie, puisque le Président Macron l’a dit, le 6 décembre, il veut lancer une Ecole 42 en Algérie, ce qui serait une première pour la région. Est-ce que la coopération entre les deux pays a pris un nouveau tournant. Le tournant numérique ?

Ambassadeur : C’est une voie de la coopération entre l’Algérie et la France. Il ne faut pas tout ramener au numérique, mais c’est un projet important parce qu’il a un effet d’entrainement sur le reste de l’économie. Le Président a annoncé la création d’une école du numérique, sur le modèle de l’Ecole 42, je crois que c’est quelque chose de très important.

Khaled Drareni : Il y a eu de gros changements concernant la stratégie des visas en Algérie. Vous savez que vous avez décidé, l’Ambassade de France, de changer d’opérateur. Pourquoi déjà avoir décidé de changer d’opérateur ? D’exclure TLS contact de la gestion des visas à Alger alors qu’il avait le marché depuis plusieurs années ?

Ambassadeur : C’est un changement…. Vous parlez de stratégie. C’est d’abord un changement technique. Je tiens à le rappeler : TLS n’est qu’un opérateur de prise de RDV, parce que l’on confond prise de rendez-vous et gestion des visas,

Khaled Drareni : La gestion des visas reste toujours chez le consulat général.

Ambassadeur : L’opérateur ne fait que prendre les rendez-vous. Les dossiers de visas sont examinés par le consulat. C’est une opération purement technique. Le marché arrivait à expiration de toute façon dans quelques mois, il a été dénoncé avec quelques mois d’avance, parce qu’il y avait eu un certain nombre de difficultés. Nous avons examiné tous les dossiers qui ont été présentés. Il y en a eu 29 au total …

Khaled Drareni : 29 entreprises algériennes proposées.

Ambassadeur : 29 entreprises ont déposés un dossier pour candidater pour ce marché. Nous avons sérié les différents dossiers, examiné le pour, les points forts, les points faibles selon les différents critères et finalement nous sommes arrivés à trois opérateurs. De fil en aiguille, nous avons choisi deux opérateurs : VFS pour le consulat général d’Alger et TLS avec un nouveau marché pour Oran et Annaba.

Khaled Drareni : Vous étiez déçu du travail de TLS contact pour ce qui est d’Alger pour aller jusqu’au changement ?

Ambassadeur : TLS était l’opérateur depuis 2008, donc cela faisait 10 ans. Le marché, comme je vous l’avais dit, arrivait à expiration de toute façon, donc il fallait le renouveler. C’est une opération qui est donc avant tout technique.

Khaled Drareni : C’est une entreprise qui a été critiquée pour sa gestion des visas mais elle restera à Oran et Annaba

Ambassadeur : Avec un nouveau marché, donc sur de nouvelles bases et de nouveaux locaux, des contraintes et des obligations nouvelles.

Khaled Drareni : On remet les compteurs à zéro avec TLS ?

Ambassadeur : Parce que c’est un nouveau marché.

Khaled Drareni : Est-ce qu’il sera plus facile pour les Algériens aujourd’hui d’obtenir un rendez-vous de visa et d’obtenir un visa, et je pense que vous avez même une proposition de visa stagiaire ? Mais, concernant la facilité, vous savez qu’aujourd’hui, au moment où je vous parle, il est impossible à un Algérien de prendre un rendez-vous de visa. Alors cette période transitoire entre TLS et VFS est-ce qu’elle va durer longtemps ? Et comment est-ce qu’elle sera gérée ?

Ambassadeur : Il y a deux choses dans votre question : il y a la période transitoire, la gestion de cette période. Cela va durer quelques mois puisque que le marché de VFS commencera le 9 avril. Nous sommes donc dans une période de transition et toute période de transition est toujours compliquée : il faut trouver de nouveaux locaux, du personnel etc…Donc c’est une période difficile. Deuxième chose, vous avez parlé de facilité. Je vous rappelle que les visas, c’est un acte de souveraineté qui répond à certaines exigences en matière d’hébergement, en matière de condition de ressources. Changer de prestataire ne signifie donc pas donner plus de facilité. Nous donnons plus de facilité pour la gestion des rendez-vous. Parce qu’encore une fois, l’externalisateur, l’opérateur ne fait que gérer les prises de rendez-vous.

Khaled Drareni : Et le nombre de visas accordés aux algériens, est-ce le même chiffre ? Est-il appelé à augmenter dans les années à venir ? Comment cela va-t-il se passer ?

Ambassadeur : Selon le respect des exigences que je citais, c’est-à-dire hébergement, ressources : les conditions n’ont pas changé. Ce sont les conditions européennes, fixées par le Code des visas de Schengen et nous appliquons ces conditions.

Khaled Drareni : Monsieur l’Ambassadeur, nous allons parler maintenant de la question de la mémoire. Elle est souvent abordée lorsqu’il s’agit de parler de la relation algéro-française. Il y a eu un grand tournant : le discours d’Emmanuel Macron, le candidat en février dernier à Alger, il avait dit que la colonisation était un crime contre L’Humanité. D’abord, êtes-vous d’accord avec le Président français quand il dit que la colonisation est un crime contre l’Humanité ?

Ambassadeur : Le Président, le candidat Macron, a eu cette formule qu’il a utilisé au mois de février, il ne l’a pas reprise textuellement lorsqu’il est venu au mois de décembre, mais il a eu des paroles également très forte, puisqu’il a dit : "Je suis le même Emmanuel Macron qu’au mois de février". Donc je n’ai pas changé de personnalité. Il l’a dit au Président de la République et il l’a dit publiquement : "J’ai prononcé des paroles que j’assume et qui ont été des faits d’armes pour moi et qui m’ont valu des difficultés". Le Président de la République a, compte tenu de sa génération, un regard très décomplexé sur la colonisation, la décolonisation. Il assume ce qu’il dit. Ce qu’il a dit au mois de février comme candidat, il l’assume parfaitement en tant que Président de la République. Il a fait des gestes importants, vous l’avez dit vous-même sur les crânes. Il a parlé également des archives. Il a eu ces jours-ci des paroles extrêmement fortes sur Maurice Audin et ce matin j’étais avec Cédric Villani, le mathématicien et député En Marche, qui lui-même a rendu hommage à Maurice Audin. Il y a des choses qui avancent

Khaled Drareni : Est-ce que vous pensez que le discours de février est toujours d’actualité ?

Ambassadeur : Le discours de février est d’actualité et le Président de la République a donné des instructions pour aller de l’avant sur beaucoup de dossiers.

Khaled Drareni : C’est la deuxième fois que vous occupez le poste d’ambassadeur de France à Alger. Votre premier mandat était de de 2008 à 2012, la question qu’on a dû certainement vous poser des centaines de fois, pourquoi avez-vous émis le souhait de revenir en Algérie ?

Ambassadeur : Alors là, c’est une question plus personnelle. Je dirais que c’est lorsque j’ai accompli mon temps à Paris au bout de quelques années, le ministre m’a demandé ce que je voulais faire après et si j’étais tenté par un poste dit prestigieux dans l’une des capitales européennes. J’ai dit que mon souhait était de revenir à Alger. Parce que je pense que pour réussir en Algérie, il faut connaître ce pays et j’ai eu la chance d’y passer 4 ans, il faut aimer ce pays et j’ai de l’amitié pour les Algériens, je l’ai dit, je l’ai écrit. Et il faut avoir envie de faire des choses, et c’est également une condition…

Khaled Drareni : Vous avez le choix avec d’autres grandes capitales aussi que nous ne citerons pour ne pas les vexer.

Ambassadeur : Voilà exactement.

Khaled Drareni : Alors cette aventure algérienne vous a poussé à écrire un très beau livre. Co-écrit d’ailleurs avec Rachid Arhab, Karim Bouhassoun et Nacer Safer. On a eu l’occasion, le privilège de faire une interview avec vous quatre, "4 nuances de France, 4 passions d’Algérie", aux éditions Frantz Fanon. Pourquoi cette envie d’écrire sur l’Algérie ?

Ambassadeur : C’est une démarche plus personnelle. J’ai écrit ce livre lorsque j’étais à Paris et que je n’étais plus ambassadeur à Alger. Je ne pensais pas revenir à Alger. C’est un peu une parenthèse dans ma vie. Mais en même temps, cela n’a pas de prétention particulière : c’est un regard à la fois sur la France, sur les questions d’immigration en France, les questions religieuses en France et puis un regard sur l’Algérie. Un regard amical comme vous l’avez noté.

Khaled Drareni : Ce n’est pas la même Algérie, que vous avez retrouvé en 2017, que celle que vous avez quitté en 2012 ? Qu’est-ce qui a changé ?

Ambassadeur : Il y a pas mal de changement. Il y a beaucoup plus de circulation. Alger s’est étendue. Il y a le numérique aujourd’hui. Je vous vois avec votre téléphone portable. Il y a la 4G. Il n’y avait pas la 4G en 2012 et les Algériens sont très connectés. Il y a aussi cette force formidable d’entrepreneurs qui émerge et qui est de plus en plus présente dans le paysage : je crois que c’est une très bonne chose.

Khaled Drareni : Monsieur Xavier Driencourt, Ambassadeur de France en Algérie, merci d’avoir été l’invité du 19 info.

publié le 27/02/2018

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