Interview de Mme Sophie Aubert, directrice de l’AFD Algérie à Algérie Invest

Entretien publié le 18 avril 2021.

Algérie-Invest  : L’AFD fête cette année ses 52 années de coopération avec l’Algérie, quel bilan faites-vous des activités de l’Agence en termes d’engagements et de réalisation ?

Mme Sophie AUBERT  : L’AFD est en effet présente en Algérie sans discontinuité depuis 1968. En soi, la présence de l’AFD témoigne de la volonté politique, sur le long terme, de nouer des liens forts dans le domaine de la coopération au développement. L’AFD a participé au financement de projets très importants pour l’Algérie : par exemple, l’électrification du réseau ferroviaire de transport de voyageurs de la banlieue d’Alger, la construction d’un ouvrage de transfert d’eau potable depuis le barrage de Taksebt, la reconstruction de Boumerdes, après le séisme de 2003, ainsi que l’ouverture de lignes de crédit au Crédit populaire d’Algérie, il y a quelques années, pour soutenir l’économie. Ce ne sont pas les seuls projets. Suite à la décision de l’Algérie de ne plus recourir à l’endettement extérieur en 2005, l’AFD a poursuivi son activité, sous forme de subvention, en soutenant des programmes d’échange d’expertise, de formation et, plus largement, de renforcement des capacités. Nous avons accompagné et continuons d’accompagner le ministère des ressources en eau, sur des projets de renforcement des capacités ayant bénéficié à son institut de formation, à l’Algérienne des eaux, par exemple, à ses cadres. Nous avons développé notre action en faveur du secteur bancaire, notamment avec l’Institut algérien des hautes études financières, et finançons une étude pour la mise en place d’un fonds d’investissement algéro-français. Nous avons en cours plusieurs programmes avec le Ministère de l’énergie, le Ministère de la transition énergétique et des énergies renouvelables, avec SKTM, qui contribuent soit au renforcement des capacités, par exemple en matière de modélisation de scénarios de transition énergétique à long terme, soit à la préparation de projets d’infrastructures. Également, nous sommes en train d’engager plusieurs actions dans les domaines de l’urbanisme et de la diversification économique. D’autres projets sont en cours de réflexion avec nos partenaires algériens. Notre action repose sur une mobilisation et des échanges d’expertise, en réponse aux demandes qui nous sont formulées par les autorités en fonction de leurs priorités.

Quelle est l’approche de l’AFD sur le secteur agricole et énergétique en Algérie ?

Ces secteurs sont des champs d’actions prioritaires, pour l’AFD et pour l’Algérie. Ici, l’AFD concentre aujourd’hui son action sur trois thématiques sectorielles : la transition énergétique, la transition écologique et territoriale, et la diversification économique, ainsi que deux thématiques transversales : la transition numérique et l’appui à la société civile, notamment, pour ce dernier axe, avec des projets financés à partir du siège de l’AFD, et passant par des collectivités territoriales ou des ONG. Mais il va de soi que les secteurs de l’agriculture et de l’énergie sont vitaux pour le pays. S’agissant de l’énergie, l’AFD, en Algérie comme ailleurs, s’inscrit dans l’Accord de Paris, l’Accord Climat de 2015, qui prône le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. L’Algérie partage cette priorité, je crois, comme l’a maintes fois indiqué le Ministre de la transition énergétique et des énergies renouvelables. Le défi est important car le modèle économique algérien repose jusqu’à présent sur les hydrocarbures. Nous comprenons que l’Algérie réfléchit à ce que sera demain son mix énergétique, et nous apportons notre pierre à l’édifice en soutenant un travail de modélisation des scénarios de transition énergétique à horizon 2050, avec le Ministère de l’énergie. Le Groupe AFD a marqué auprès des autorités algériennes sa disponibilité à mobiliser sa palette d’outils pour soutenir les projets contribuant à la transition énergétique, en particulier la production d’électricité à partir des énergies renouvelables. S’agissant de l’agriculture, notre opérateur Expertise France (qui rejoint le groupe cet été) conduit à partir de Bejaia un projet d’appui au secteur agricole financé par l’Union Européenne, qui œuvre à la consolidation de la filière oléicole. Au-delà de ce projet, nous savons qu’il n’y a pas de vie sans eau, et nous observons que le stress hydrique est déjà, ou pourrait devenir très bientôt une réalité prégnante en Algérie. De l’eau à l’agriculture, le pas est vite franchi. L’AFD est intéressée à l’idée de soutenir un projet pilote reliant l’eau et l’agriculture, conformément au mandat fort qu’elle a sur l’adaptation au changement climatique.

Comment un investisseur pourrait avoir un financement de l’AFD ?

L’interlocuteur des investisseurs privés, au sein du Groupe AFD, est sa filiale PROPARCO. En premier point, je rappellerai que l’AFD a défini ses secteurs d’action en réponse aux priorités des autorités et que ces orientations valent aussi pour PROPARCO. Ainsi, PROPARCO se concentre sur des secteurs clés du développement : les infrastructures avec un focus sur les énergies renouvelables, l’agriculture et l’agro-industrie, la finance, la santé, l’éducation…, même si cela n’empêche pas de s’intéresser à d’autres secteurs, si une opportunité intéressante se présente. En second, point, il est important de noter que PROPARCO vient financer des projets de croissance portés par des entreprises existantes ; elle ne finance que très peu des projets dits « greenfield », c’est-à-dire des projets totalement nouveaux. PROPARCO intervient en soutien du secteur privé à travers des prêts, des garanties et des prises de participation au capital des entreprises. Ces trois modes d’intervention peuvent être directs aux entreprises, ou se mettre en place avec l’intermédiation d’une banque ou d’un fonds d’investissement. Au-delà des financements, PROPARCO vise à encourager les entreprises et les institutions financières à agir de façon responsable. Elle accompagne donc ses clients par des programmes d’appui et de renforcement de capacités liés à la maîtrise des impacts de leur activité sur la société et le milieu naturel, et plus largement à l’amélioration de leurs pratiques en matière environnementale (réduction des émissions de gaz à effet de serre, valorisation des énergies renouvelables…), sociale (amélioration des conditions de travail, lutte contre les discriminations…) et de gouvernance (lutte contre la corruption, transparence de l’information…). S’agissant de l’agence AFD, elle peut aussi proposer aux banques publiques des lignes de crédit qui viendront indirectement financer les entreprises, sur un secteur particulier par exemple, en proposant des conditions favorables qui auront in fine pour conséquence l’accès de ce secteur à des financements intéressants, et donc le développement de ce secteur. C’est par exemple ce qu’a fait l’AFD avec le Crédit populaire d’Algérie (CPA) autour de l’an 2000 : à l’époque, des lignes de crédit avaient été mises en place auprès du CPA pour soutenir les PME/PMI intervenant dans les secteurs productifs (agro-industrie, matériaux de construction, chimie etc), et cet appui est intervenu à la demande des autorités algériennes. Le Groupe AFD dispose par ailleurs de plusieurs outils ayant pour objet de mixer les moyens d’interventions, en accompagnant par exemple un financement ou une garantie d’un accompagnement technique ciblé, pour renforcer les capacités de l’entreprise et soutenir sa performance.

Pourriez- vous nous en dire plus sur les initiatives Choose Africa et Choose Africa Résikience ?

L’initiative Choose Africa a été lancée par la France en 2018, suite au « discours de Ouagadougou » du Président Emmanuel Macron. Son objectif est d’accompagner l’entrepreneuriat et l’innovation en Afrique. Le Groupe AFD a alors été mandaté pour porter cette volonté politique en consacrant plus de 2,5 Mds€ au financement et à l’accompagnement des start-up, TPE / PME sur le continent africain sur la période 2018-2022. A mi-parcours, un premier bilan a été effectué et ce sont déjà plus de 2 Mds€ qui ont été déployés au bénéfice de plus de 16 000 entreprises ; une réussite à 2 ans de l’échéance ! En 2020, les autorités françaises ont décidé de faire passer l’objectif de Choose Africa de 2,5 Mds€ à 3,5 Mds€, en dédiant ce milliard supplémentaire aux entreprises fragilisées par la crise de la Covid-19. Ce nouveau volet de Choose Africa est dénommé Choose Africa Résilience. Cette initiative, principalement déployée auprès de partenaires financiers (banques et institutions de micro-finance), mobilise tous les moyens d’actions dont dispose l’AFD en général et PROPARCO en particulier : prêts, garanties, prises de participation, accompagnement technique ciblé… La nouveauté est qu’elle vient répondre aux besoins de financement des entreprises en Afrique en cette période de crise. Résolument orientée vers les TPE, PME et start-up, avec des montants mobilisables qui peuvent être modestes, quelques milliers d’euros, ou très importants, Choose Africa Résilience propose des niveaux de soutien rarement vus auparavant : par exemple, des garanties bancaires à hauteur de 80% des montants engagés. Selon les chiffres en notre possession arrêtés à septembre 2020, l’Afrique du Nord compte parmi les principales régions bénéficiaires des montants engagés dans le cadre de Choose Africa.

De quelle manière la pandémie de Coronavirus (Covid-19) a-t-elle affecté les activités de l’Agence Française de Développement (AFD) en Algérie ?

L’AFD Alger a été affectée par la quasi-interruption des transports aériens entre nos deux pays. Notre mission repose beaucoup sur le partage de compétences professionnelles et d’expérience. Il est donc évident que l’impossibilité d’organiser des missions d’experts français en Algérie a retardé nos projets. Mais nous n’avons jamais interrompu nos actions, tout d’abord grâce à notre présence continue sur place, mais aussi grâce au recours accru à des communications à distance qui ont permis d’assurer une poursuite des échanges d’expertise. Cette crise été un choc très important pour l’ensemble des pays, faisant émerger ou accentuant des enjeux de développement. Nous sommes donc surtout déterminés à poursuivre notre action en réponse aux demandes qui nous serons formulés par nos partenaires.

Entretien réalisé par : Youcef MAALLEMI

publié le 19/04/2021

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