Interview de Dominique de Villepin par TSA

A l’occasion de sa visite en Algérie, l’ancien Premier ministre français a donné un entretien à TSA.
Dominique de Villepin effectue une visite en Algérie du 26 au 28 mars afin de donner une conférence à l’ESAA, intitulée « Réconcilier les silences : Donner sa parole pour la paix ».

Vous donnez, ce mardi, une conférence à Alger intitulée « Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix ». Qu’est-ce qui contribue le plus à la paix ?

Il est essentiel, je crois, de prendre davantage conscience que la paix est un travail. Elle ne se résume pas à un accord, un traité ou un armistice. Elle exige des acteurs, des institutions, des rythmes pour l’enraciner dans le quotidien des peuples.Aujourd’hui, nous sommes, et c’est vrai partout dans le monde, victime d’une logique d’immédiateté, sans doute à cause des réseaux sociaux ou des médias en continu. En conséquence, on imagine sans cesse des raccourcis, et au premier chef le raccourci de la force qui permettrait d’éliminer une menace ou de régler un conflit. Or l’Histoire le montre, non pas une fois, mais à de nombreuses reprises : cette logique ne fonctionne pas. La force produit toujours plus de force et la guerre engendre la guerre. De même, notre époque croit aux paix instantanées, miraculeuses. Là aussi c’est oublier la complexité du réel, la nécessité de recoudre sans cesse le tissu social, de tenir ensemble ce qui risque d’être déchiré.

Sur le conflit israélo-palestinien, il ne faut pas aujourd’hui simplement un accord sur des points litigieux – le statut de Jérusalem, les frontières ou le droit au retour – il s’agit de produire du consensus au sein de chaque camp, de faire émerger des voix de la paix, de créer un mouvement en faveur d’une paix conçue comme un aboutissement. Dans ce processus, le rôle des médiateurs extérieurs est essentiel. Sans cet effort de la parole, qui est un effort de reconnaissance de l’autre, il est impossible de parvenir à une paix durable.

Cela exige une vraie technique et un vrai engagement pour la paix de la part de la communauté internationale et notamment de la France, à qui l’Histoire a enseigné la complexité du labeur de la paix.

Comment obtient-on la paix face au radicalisme et au fanatisme ?

Nous l’avons vu encore tout récemment en France, avec l’attaque terroriste de Trèbes, la menace du terrorisme djihadiste est encore présente. Il faut y répondre avec la plus grande fermeté, en mobilisant la coopération internationale en matière de renseignement et de justice, ainsi que toutes les institutions impliquées en France, armée, police, services de renseignement, justice, douanes.

La première exigence est de mettre les terroristes hors d’état de nuire. Je n’oublie pas que l’Algérie a vécu dans sa chair l’horreur du terrorisme pendant la décennie noire et qu’elle sait comment il est long et douloureux de sortir d’une telle crise.

Il faut avoir le courage de dire que cela ne suffira pas à déraciner le radicalisme ou le fanatisme qui se nourrissent d’un terreau de ressentiments, d’ignorances, de frustration et de pauvreté. La plaie ne cessera de suppurer que lorsque le corps sera suturé. Il faut pour cela mettre une politique cohérente, durable et prudente qui s’attaque à toutes les racines du mal dans le domaine éducatif, dans l’emploi ou dans le logement.

À l’échelle internationale, face à des groupes qui enkystent la violence dans des territoires fragiles comme en Syrie et en Irak, il faut mettre en œuvre une stratégie beaucoup plus large. Le premier travail est d’identifier les sources du terrorisme, afin, dans un second temps, de les étouffer en éradiquant leurs causes systémiques. On le voit parfaitement au Moyen-Orient comme au Sahel, le fanatisme de Daech et d’Al Qaïda est bâti sur les décombres des États faillis ou défaillants, en Iraq, en Afghanistan et au Yémen.

Pour sortir de cette spirale, il n’y a qu’une solution, c’est le développement économique et le renforcement des États et de leur administration. En redonnant légitimité et efficacité à l’action d’État, on crée les conditions d’un développement partagé, loin des humiliations qui nourrissent la haine et la radicalisation.

La guerre civile dure en Syrie et en Libye depuis plusieurs années. Comment peut-on obtenir la paix dans ces deux pays ?

Dans les deux cas, au-delà des grandes différences dans les situations de ces deux pays, une guerre civile de longue durée a conduit à l’implosion de l’État central et au règne de seigneurs de la guerre aux affiliations les plus diverses, soutenus parfois par des États qui y vident leurs querelles par procurations.

C’est la légitimité même de l’État qui est en cause ; or il n’y aura pas de reconstruction sans un accord politique minimal sur le redressement de l’État central. Je ne crois pas qu’il y ait de solution dans l’éclatement de ces États.

Il faudra donc, sous l’égide de la communauté internationale, parvenir à un accord entre les factions et courants en vue d’un État fédéral avec de larges garanties d’autonomie pour certains territoires. Ces processus, comme les accords de Skhirat ou les efforts du représentant de l’ONU, Ghassan Salamé pour la Libye, ou les processus de Genève ou d’Astana pour la Syrie, sont bien sûr très difficiles, soumis aux surenchères des acteurs. La seule façon d’en sortir, c’est une implication forte des puissances régionales.

La paix n’est possible aujourd’hui que dans une démarche régionale traitant en même temps les différends majeurs entre l’Iran et l’Arabie saoudite et la place de la Turquie dans le jeu régional. Il faut imaginer une grande conférence du Moyen-Orient, sur le modèle de la conférence d’Helsinki de 1973, qui a permis de lancer un nouveau modèle de coopération en Europe. De même, un signal commun entre Russes et Américains est indispensable pour organiser cette conférence régionale de la façon la plus efficace. L’Union européenne a vocation à être à l’initiative de ce processus, car les menaces sont à ses portes et la concernent au premier chef.

La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont fait front uni en s’opposant ouvertement à la Russie. En contraste, le président américain refuse de condamner la Russie, estimant qu’avoir une bonne relation avec la Russie est « une bonne chose » pour la paix. Laquelle des deux approches promeut le plus la paix selon vous ?

La relation avec la Russie sera déterminante pour l’ordre mondial dans les décennies à venir. Le ton monte depuis plusieurs années, c’est vrai, et la Russie montre parfois des signes inquiétants d’une certaine tentation de la confrontation. Mais je crois qu’il faut regarder ce problème dans une approche plus globale, celle de la bipolarisation croissante du monde entre d’un côté la Chine et de l’autre les États-Unis.

Si cela devait se traduire par une logique de blocs, comme au temps de la Guerre Froide, l’Europe et la Russie en seraient les grands perdants, en ressentant tous les effets pervers sans pouvoir peser sur les décisions. C’est pourquoi je pense que nous devons penser au-delà de nos animosités, de façon plus réaliste et durable, et nous demander avant tout comment réparer la relation avec la Russie et éviter qu’elle ne parte à la dérive.

Je pense que la France et l’Allemagne doivent prendre l’initiative de nouvelles avancées sur la crise ukrainienne, à l’heure où le processus de Minsk semble s’enliser un peu. Je suis convaincu que la capacité de l’Europe à être à la fois unie, forte et indépendante sera la meilleure garantie pour la paix au XXIe siècle.

Le président Trump s’est approprié la notion de « paix par la force », en fournissant notamment à l’armée américaine le plus grand budget jamais eu. Que pensez-vous de cette vision ?

Je suis très inquiet, plus généralement, de la nouvelle course aux armements à travers le monde qui se traduit dans les budgets, en inflation partout dans le monde, mais aussi dans les images de parades militaires ou dans les révisions extrêmement préoccupantes des doctrines d’emploi des armes nucléaires dites tactiques.

L’engrenage de la guerre qui fut celui du XXe siècle sera encore aggravé au XXIe par notre dépendance et notre capacité technologique. Les nouvelles armes développées annoncent des champs de bataille généralisés et une violence sans précédent. Or les foyers d’où peuvent partir des conflits majeurs sont de plus en plus nombreux, en Iran, en Corée du Nord, en mer de Chine du Sud ou dans le Détroit de Taiwan.

Nous devons agir dès maintenant, pour une prise de conscience et une mobilisation des esprits. À ce titre, le prix Nobel de la Paix aux promoteurs du Traité International sur les Armes Nucléaires doit être pris comme un symbole. L’action diplomatique doit se fixer parmi ses premiers objectifs celui de lutter contre la course aux armements, et en particulier contre la prolifération nucléaire. En se retirant de l’accord iranien sur le nucléaire, Donald Trump a commis une erreur, parce qu’il justifie l’escalade nucléaire, y compris en Arabie saoudite.

Un rapport d’Amnesty International a révélé que la France a exporté des armes aux pays membres de la coalition arabe combattant les rebelles Houthis au Yémen. La France promeut-elle la paix au Yémen en vendant des armes à des pays les utilisant pour tuer ?

Dans ce contexte d’escalade militaire, il faut aujourd’hui mener une vraie réflexion sur les ventes d’armes dans des pays aux risques de guerre élevés, pour ne pas nourrir les spirales guerrières, au Moyen-Orient notamment.

La politique de vente d’armes de la France souffre d’un déséquilibre patent, qui nous empêche de peser autant que nous le devrions sur la scène internationale.

Concernant la guerre au Yémen, l’urgence de la paix est humanitaire, à l’heure où la violence, la misère et la maladie plongent le pays dans un abîme humanitaire. La communauté internationale a une responsabilité majeure pour imposer une fin aux hostilités et soulager les populations civiles, comme toujours premières victimes.

Propos recueillis par Yacine Babouche.

publié le 27/03/2018

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