Discours de l’Ambassadeur Xavier Driencourt à l’occasion de la fête du 14 juillet [ar]

Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les conseillers,
Mesdames et Messieurs,

Ce 14 Juillet est un grand jour pour l’Algérie, puisque, qualifiée ce soir, elle affrontera le Nigéria dans le match de football de la coupe africaine des nations. Je lui souhaite bonne chance.

C’est un grand jour pour la France et je veux vous dire ma joie de retrouver ici ceux que je connais déjà, et le plaisir de rencontrer ceux que je ne connais pas encore. C’est un honneur pour moi de vous accueillir ici, et maintenant, à la villa des Oliviers.

Je veux d’abord remercier Philippe Bordelliard, Laurent Ocana et tous ceux qui travaillent, depuis plusieurs semaines, à l’organisation de cet évènement de même que nos sponsors français comme algériens, qui nous ont aidé.

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Ce jour du 14 juillet revêt pour nous une importance historique. Les peuples ne choisissent jamais leur fête nationale au hasard. La France a réussi quelque chose d’assez singulier, dans le choix de sa fête nationale, puisqu’elle célèbre deux évènements lors d’un unique anniversaire. L’Algérie pour sa part, avec deux dates importantes, le 5 Juillet et le 1er Novembre, célèbre un même évènement, l’indépendance recouvrée.

L’enseignement scolaire a associé cette date du 14 Juillet à la prise de la Bastille, en 1789, alors que le texte de loi de 1880 qui fixe la fête nationale au 14 Juillet, insiste lui sur la fête de la Fédération, qui eut lieu un an plus tard le 14 Juillet 1790. Deux évènements, prise de la Bastille, Fête de la Fédération, célébrés dans une seule date, c’est l’effort génial qui était nécessaire pour incarner la complexité de la révolution française.

Le premier 14 juillet vit, en 1789, les parisiens en armes prendre d’assaut ce qui avait été, depuis Charles V, le symbole de l’arbitraire du pouvoir. Si la Bastille avait progressivement perdu son statut de prison, elle demeurait l’entrepôt de la poudre à fusils dont sont faites certaines révoltes. La journée couta la vie à cent parisiens parmi la foule, et sa tête au Gouverneur de Launay, qui avait fait tirer sur eux ses gardes suisses.

Un an plus tard, le 14 juillet 1790 vit moins de sang et davantage de fête. Le Champ de Mars accueillait les milices citoyennes venues de la France entière, le marquis de La Fayette et le Roi en personne, célébrant ensemble la Constitution et la paix retrouvée. Au milieu de ce culte civique, l’assemblée, emmenée par l’Evêque d’Autun, Talleyrand, entonna un Te Deum ; unisson enthousiaste, mais trompeuse, que la fuite du Roi à Varennes fit voler en éclat.

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Deux dates et deux significations distinctes mais complémentaires : la violence du changement, et le rétablissement de l’harmonie. Le 14 juillet porte en lui la mémoire de toute une révolution dont est né un régime plus juste. Il a fallu cent ans pour achever ce que ces 14 juillet avaient amorcé et fonder la République. C’est en effet seulement un siècle plus tard, après avoir essayé tous les régimes politiques, République, Empire, Monarchie restaurée, que la France a trouvé son équilibre politique et que, selon le mot de Jacques Bainville, « la République a trouvé le port ».

Lorsque les peuples donnent à leurs destinées un tour volontaire, la route qui s’ouvre est souvent semée d’embuches, et les Français, comme aujourd’hui les Algériens, le savent : pour que ce processus révolutionnaire débute, il faut déjà – comme l’écrivait Kateb Yacine en 1946 – « laisser les vieilles espérances, et forcer la porte du doute ».

Cette « porte du doute », on la force de différentes façons, chacun à sa manière. Chateaubriand a décrit la prise de la Bastille en spectateur sceptique : « La Révolution m’aurait entraîné, si elle n’eût débuté par des crimes » écrit-il dans ses Mémoires d’Outre-tombe. Débute en effet à sa suite, l’implacable mécanisme de renversement du vieux monde et de l’ordre ancien. Dans toute révolution, ajoute-t-il, il y a toujours un risque de trahison ». Il faut dire à l’inverse aussi, le formidable enthousiasme que suscitent les révolutions pacifiques. Celles-ci demandent une vigilance constante, mais portent les fruits les plus sûrs.

La révolution est un processus souverain qui obéit à ses propres règles, qui a son propre cheminement, qui répond à sa propre logique qu’il faut respecter. La révolution française ne peut elle-même être comparée à la « glorieuse révolution » anglaise de 1688, à la révolution américaine de 1776, pas plus qu’elle n’a inspiré la révolution bolchevique ou d’autres révolutions plus récentes. Quand les vieux ordres vacillent, et que, quelque part dans le monde, – pour reprendre un slogan de mai 68 – c’est « l’imagination qui prend le pouvoir », les vieux pays révolutionnaires, n’ont certainement pas de leçon à donner ou de conseils à prodiguer : ils peuvent seulement saluer ces évènements, exprimer leur sympathie et leur respect, ou dire leur dette à ces temps troubles mais libres dont ils sont eux-mêmes le produit, et saluer ceux, qui, à leur tour, décident de construire leur avenir autour d’un projet commun choisi démocratiquement.

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Mesdames et Messieurs, nous autres diplomates, n’avons peut-être pas vu juste. Il faut l’avouer, nombre d’entre nous n’avions pas perçu la formidable force de changement qui sommeillait dans ce pays. En quelques jours, nous nous sommes retrouvés dans un monde transformé, aux horizons redéfinis, aux perspectives nouvelles et l’Algérie d’aujourd’hui n’est pas celle que j’ai connue durant mes années passées ici.

L’Algérie est ainsi revenue, en peu de temps, à sa vieille tradition de pays révolutionnaire – que la France, comme le monde - lui connait bien. On parlait souvent d’Alger comme « la Mecque des révolutionnaires », par les nombreuses rencontres internationales qui s’y tenaient ; on dira peut-être bientôt qu’Alger est « la Mecque des révolutions », par l’exemple qu’elle donne à tous ceux qui, voulant transformer les vieux ordres et les systèmes anciens, refusent de payer le prix de la violence. En cela elle force le respect des autres nations, elle écrit une nouvelle page de son histoire et de l’histoire du monde sous le regard ébahi et admiratif de la planète.

Quel que soit l’avenir que vous écrirez, une chose restera, c’est la relation entre la France et l’Algérie. Nous sommes unis dans nos différences, c’est la singularité et la force de nos relations, nous sommes unis indéfectiblement : Alger sera toujours à 800 kms de Marseille ; unis par nos populations, nos cultures, nos économies, la langue aussi que nous avons en partage. Nos rapports sont uniques dans leur genre, inédits de proximité entre deux nations si différentes par leur histoire et leurs références.

Il faut, quelles que soient les évolutions des deux côtés de la Méditerranée - et nous savons tous que l’Europe, comme la France, connait aussi ses mutations - faire fructifier ces liens, qui dessinent l’avenir de nos pays et de notre relation. Par les Instituts Français, les échanges entre universités, l’enseignement du français, nous œuvrons tous ici à développer cet héritage qui nous a été légué. C’est une opportunité pour l’Algérie, c’est une chance pour la France, qui a aussi tant à apprendre de l’Algérie ; c’est aussi une chance pour les Français qui, surpris comme ils l’ont été depuis ce mois de février, souhaitent mieux vous connaître. C’est quelque chose qui résiste au temps.

Vous tous ici œuvrez quotidiennement à faire vivre ce dialogue, et faire prospérer ce « nous » franco-algérien, pour qu’il vive dans la durée.
Je vous remercie. Je souhaite « bonne chance » à l’Algérie ce soir pour le match de football.

Vive l’Algérie,
Vive la France.

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publié le 15/07/2019

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